L’espace sonore d’un carrefour de civilisations
Il est sept heures du soir sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech. Un maalems Gnawa plaque les premières notes profondes de son guembri, les qraqeb répondent en métal clair, et une cinquantaine de spectateurs forment instinctivement un cercle. Quelques mètres plus loin, un vieil homme recite en chantant un poème du Malhoun, sa voix portée par le rebab. Cette scène quotidienne, inscrite au patrimoine de l’UNESCO depuis 2008, dit l’essentiel : la musique marocaine n’est pas un monument — c’est un organisme vivant.
Du nord montagneux, ou l’ahidous amazigh resonne dans les villages de l’Atlas, jusqu’au Sahara ou s’élèvent les chants hassanis des nomades, en passant par les médinas de Fès et de Rabat ou les orchestres andalous transmettent des suites composées il y a huit siècles, le Maroc est un archipel musical d’une richesse rare. Comprendre cette richesse, c’est traverser l’histoire d’un pays ou les héritages amazigh, arabo-andalou, africain subsaharien et saharien se sont entrelaces sans jamais se fondre totalement.
1. La musique savante : l’héritage d’Al-Andalus
Lorsque Grenade tomba en 1492 sous les assauts de la Reconquista, des milliers de musiciens, poètes et lettre arabes et juifs quittèrent l’Espagne pour s’installer dans les grandes villes du Maroc — Fès, Tétouan, Rabat, Oujda. Ils emportèrent avec eux un trésor musical constitue au fil des siècles : les noubas, suites vocales et instrumentales d’une complexité raffinée, aujourd’hui au cœur de ce que l’on appelle la musique andalouse marocaine.
Au Maroc, cette tradition prend deux grandes formes. Le Tarab al-Ala (littéralement « la musique noble »), pratique a Fès, Meknès et Tétouan, constitue la forme classique par excellence. L’orchestre y rassemble l’oud (luth), le qanun (cithare), le violon, la derbouka et plusieurs chanteurs, tous vêtus de djellabas blanches et coiffes du fez. Chaque nouba suit un ordre rythmique précis — du msaddar lent jusqu’au quddams rapide — et peut durer plusieurs heures.
Le Gharnati (« musique de Grenade »), plus répandu a Rabat, Sale et Oujda, tient du même héritage mais emprunte des couleurs poétiques différentes. Il alterne improvisation vocale, ritournelles orchestrales et chants célébrant l’amour, l’amitié, la nature — un dialogue entre le cantique et le lyrique.
Quant au Malhoun, inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO en 2023, il s’impose comme le pont entre musique savante et expression populaire. Issu des corporations artisanales de Fès et Meknès a partir du XIIe siècle, il met en musique une poésie dialectale en arabe darija, mêlant modes andalous et thèmes profanes ou spirituels. Artiste phare : Abdelkrim Rais, grand maitre du Malhoun du XXe siècle.
| Genre | Ville(s) principale(s) | Caracteristique cle | Statut UNESCO |
| Al-Ala (Andalousie) | Fès, Tétouan, Meknès | Noubas, orchestre classique, oud-qanun-violon | Patrimoine national classe |
| Gharnati | Rabat, Sale, Oujda | Heritage grenadin, alternance improvisation/chœur | Reconnu héritage maghrébin |
| Malhoun | Fès, Meknès, Marrakech | Poésie dialectale mise en musique, rebab | Inscrit UNESCO 2023 |

2. Le Chaabi et l’Aita : la voix du peuple
En arabe, « chaabi » signifie simplement « populaire ». Mais derrière ce mot se cache un univers sonore immense, celui de la musique des villes et des campagnes marocaines, celle qui resonne dans les cafés de Casablanca, les mariages de Meknès et les dernières playlists TikTok de la diaspora.
Le chaabi marocain se distingue de son équivalent algérien par son ancrage dans la tradition andalouse et son usage de la langue dialectale. Il repose sur des instruments simples — guinbri, bendir (tambour sur cadre), ghaita (hautbois traditionnel) — et met en avant un soliste accompagne d’un chœur. Abdelhadi Belkhayat, grande légende du chaabi classique, reste aujourd’hui encore une référence incontournable, dont les enregistrements continuent de circuler sur les plateformes.
L’Aita, elle, est la musique des plaines atlantiques entre Casablanca et Marrakech. Portee par des chanteuses appelées chikhates, elle mélange complaintes amoureuses, narrations épiques et textes engages. Sa structure rythmique particulière — longues phrases vocales sur fond de percussions — lui confère un caractère immédiatement reconnaissable. L’Aita connait aujourd’hui un regain d’intérêt, notamment auprès des chercheurs et de la diaspora marocaine en Europe.
3. La musique amazighe : la mémoire de la montagne
Le Maroc est amazigh autant qu’il est arabe ou africain. Les Berbères, premiers habitants de l’Afrique du Nord, ont développé au fil des millénaires des traditions musicales qui varient profondément d’une région à l’autre, témoignant d’une diversité interne remarquable.
L’Ahidous du Moyen Atlas est une danse-chant collective où les hommes et les femmes se placent côte à côte en formation circulaire, épaule contre épaule. Accompagné du bendir et de voix qui se répondent en échos, il transforme le village en une entité sonore vivante, exprimant la joie, le deuil ou la mémoire collective.
L’Ahwach, répandu dans le Souss et le Haut Atlas, présente une structure théâtrale plus marquée : les musiciens s’organisent en rangs opposés, les chants alternent, et les percussions (bendir, ta’rija) scandent une chorégraphie élaborée. Ces deux traditions, vivantes et transmises oralement, sont régulièrement présentées lors des moussems et festivals régionaux.
La Reggada, danse guerrière du Rif oriental, et l’Aarfa, tradition festive du Nord, complètent ce panorama. Toutes s’accordent sur un principe fondamental : ici, la musique n’est pas un spectacle, c’est un acte communautaire.
le Prix Coups de Cœur Musiques du Monde de l’Académie Charles Cros, confirmant le rayonnement international des traditions vocales amazighes.
- Remarquable : En 2021, l’Anthologie des Rrways – poètes -chanteurs itinérants amazighes a reçu le Prix Coups de Cœur Musiques du Monde de l’Académie Charles Cros, confirmant le rayonnement international des traditions vocales amazighes.
4. Les musiques spirituelles : entre trance, guérison et transcendance
Au cœur de la nuit, dans une maison à Marrakech ou à Essaouira, une cérémonie commence. On brûle des encens, et les participants enfilent des costumes de couleurs très précises. Le maalem joue les premières notes de son guembri. La Lila commence.
La musique Gnawa est plus qu’un genre musical. C’est un système complet de guérison spirituelle. Les ancêtres des Gnawa venaient d’Afrique de l’Ouest, actuellement le Mali, le Ghana et le Nigeria. Ils ont été amenés au Maroc comme esclaves entre le XVIe et le XIXe siècle. Ils ont transmis leurs pratiques musicales liées à l’invocation des esprits, que l’islam soufi marocain a enrichi sans les effacer.
Le guembri, un luth basse à trois cordes, produit un son grave et hypnotique. Les qraqeb, des castagnettes en fer forgé, imposent un rythme métallique entêtant. Ensemble, ils créent ce que l’ethnomusicologue Philip Schuyler appelle l’infrastructure de la transe. La Lila, une cérémonie nocturne, structure l’invocation par des couleurs et des séquences. Chaque suite musicale correspond à un esprit particulier.
En 2019, l’UNESCO a inscrit la musique Gnawa sur sa Liste représentative du patrimoine culturel immatériel. L’UNESCO définit la musique Gnawa comme un ensemble de pratiques musicales, de confréries et de rituels thérapeutiques qui mélangent le sacré et le profane. Cette inscription internationale a renforcé la fierté et la visibilité des communautés Gnawa. Mais elle a aussi provoqué un débat interne sur la frontière entre la préservation et la spectacularisation.
Les confréries Aissawa et Hamadcha proposent leurs propres rituels de transe. La Dqqa Marrakchia est une musique de percussion et de chant collectif pratiquée lors du pèlerinage de Sidi Ali ben Hamdoush. C’est l’une des traditions les plus spectaculaires du pays.
5. Les musiques sahariennes : le chant du désert
Au sud du Draa, la musique change de couleur. Les rythmes hassanis des populations sahraouies et des nomades Reguibat portent une poétique propre, celle du vide désert, des Etoiles et du voyage. La poésie hassanie, art oral par excellence, est chantée selon un système prosodique complexe ou l’improvisation est reine.
La Guedra, danse-trance pratiquee par les femmes dans les régions de Tan-Tan et Laayoune, est probablement l’une des expressions les plus frappantes du Sud marocain. La danseuse, agenouillée, laisse ses mains parler lentement dans un langage symbolique ancestral. Lorsque la transe est atteinte, son corps s’effondre comme pour marquer le contact avec l’invisible. Le Moussem de Tan-Tan, inscrit a l’UNESCO depuis 2008, est le grand rassemblement annuel ou ces traditions reviennent au premier plan.
6. La scène contemporaine : du chaabi électrique au trap marocain
Les années 1970 marquent le début d’une révolution musicale marocaine. Nass El Ghiwane, « les Rolling Stones du Maroc » selon le magazine Rolling Stone, fusionnent chaabi, Gnawa, percussions africaines et textes poétiques engages pour créer un son indit qui touche la jeunesse post-coloniale du Royaume. Jil Jilala et Lemchaheb suivront, faisant de Casablanca un laboratoire musical bouillonnant.
Aujourd’hui, la scène urbaine marocaine connait une nouvelle effervescence. Le rap marocain, qui fusionne darija, français et anglais sur des bases trap ou RnB, s’est impose comme la voix de la jeunesse. ElGrandeToto est l’artiste le plus streamer au Maroc sur Spotify depuis 2020 (et encore en 2025), confirmant la domination du hip-hop. Faouzia collabore avec David Guetta et compte une tournée mondiale. Manal accumule 30 millions de vues pour son titre ‘Nah’ sur YouTube.
Ces artistes ne tournent pas le dos a la tradition — ils la réinterprètent. Mounim Slimani fusionne chaabi, rai et pop internationale. Les collaborations entre maalems Gnawa et producteurs électroniques ou jazzmen internationaux sont devenues une marque de fabrique du Festival Gnaoua d’Essaouira (26e édition : 19-21 juin 2025, 350 artistes, 54 concerts).
CHIFFRE CLE : ElGrandeToto, artiste marocain le plus streamer sur Spotify 6 années consécutives (2020-2025).
Le Festival Gnaoua 2025 a accueilli 350 artistes dont 40 Maalems Gnaoua, attirant plus de 400 000 festivaliers.
L’Boulevard Festival 2025 (Casablanca) : 37 formations de rap, métal, électro et fusion en 4 soirées gratuites.
7. Transmission et préservation : garder vivant ce qui est vivant
La richesse du patrimoine musical marocain ne se préserve pas dans les archives — elle se transmet par imitation, répétition et proximité. Les maalems Gnawa initiaient leurs apprentis des l’enfance dans les zaouias (lieux de culte confrériques). Les orchestres andalous perpétuent un système de maitres (maallem) et d’élèves codifie depuis le Moyen Age.
Depuis 2008, le programme ‘Trésors des arts traditionnels marocains’, conduit par le secrétariat d’État a l’Artisanat en partenariat avec l’UNESCO, distingue des maitres artisans et musiciens exceptionnels. La 3e édition (2025) compte 15 nouveaux trésors encadrant 150 apprentis. Les conservatoires de musique de Fès, Meknès, Rabat et Casablanca accueillent chaque année des centaines d’étudiants en musique andalouse, amazighe et populaire.
Les festivals jouent un rôle capital dans cette chaine : le Festival Gnaoua d’Essaouira, le Festival des Musiques Sacrées de Fès, le Festival de Jazz de Tanger, le Festival Mawazine de Rabat — autant de scènes ou les traditions se confrontent, dialoguent et se renouvellent.
Conclusion : un archipel musical en mouvement perpétuel
La musique marocaine est un archipel : plusieurs iles distinctes, chacune avec son histoire, ses instruments, ses rituels et son esthétique, reliées par des courants sous-marins qui les font se ressembler sans les confondre. Entre la nouba andalouse de Fès et le trap de Casablanca, entre la Lila Gnawa d’Essaouira et la Guedra de Tan-Tan, il y a des siècles d’histoire, des océans de distance — et pourtant le même gout pour la profondeur, pour ce que la musique peut faire quand elle touche a l’essentiel.
Avec 16 éléments inscrits au patrimoine immatériel de l’UNESCO, une scène digitale en pleine explosion et des générations d’artistes qui refusent de choisir entre héritage et modernité, le Maroc s’affirme comme l’un des laboratoires musicaux les plus fascinants du monde arabe et du continent africain.






